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Est-ce que notre monde est incertain? Entretien avec le professeur Omar Aktouf

Incertitude

Omar Aktouf est professeur titulaire à HEC Montréal et économiste international.Il est connu, à travers ses livres et ses interventions dans le monde, pour son engagement dans la lutte pour une économie qui construit sans détruire. C’est l’un des opposants les plus farouches au système néolibéral américain ; il le considère comme une menace pour l’humanité. Nous avons voulu l’interroger sur un sujet qui semble faire “l’unanimité médiatique”, à savoir l’incertitude qui caractériserait le monde d’aujourd’hui. Nous le remercions pour les réponses qu’il a bien voulu nous accorder.

Mohamed Cherif Amokrane : Est-il vrai que l’organisation d’aujourd’hui évolue dans un monde plus incertain que jamais?

Omar Aktouf : Bien au contraire, je dirais que les entreprises évoluent dans un monde plus certain que jamais ! En ce sens où ce sont les grandes organisations, les multinationales, qui ont façonné selon leurs désirs le monde dans lequel nous évoluons depuis la fin des trente glorieuses. C’est-à-dire depuis la fin d’une planète en boom économique continu consécutif à la fin de la seconde Guerre mondiale. Jusqu’aux années 1970 et tout début 1980, les États avaient encore la possibilité d’imposer, sinon toutes, du moins certaines des règles du jeu économique, de taxer sérieusement les gros joueurs, de redistribuer les richesses en fonction des besoins de la nation et des citoyens…

Mais dès l’avènement de l’ère dite de la mondialisation, des ajustements structurels du FMI, des «libres échanges», des «ouvertures» des frontières commerciales tout azimuts et des dérégulations, jamais l’entreprise n’a été en zones aussi tranquilles et prévisibles. En effet, la soumission totale au Dieu «Marché» et aux «lois» du «laisser-faire», ne signifie rien d’autre que l’abdication des États et des sociétés civiles devant les désidératas du business mondialisé. Les seules règles en vigueur partout sont celles de l’OMC, du FMI… édictées et imposées en fait par les patrons des firmes géantes et par le système financier mondial (la Trilatérale, Davos, et autres commission Bielderberg). Plus que jamais le grand capital et ses organisations sont «aux pays des merveilles», et font ce qu’ils veulent là où ils veulent, comme ils veulent.

Où sont l’incertitude et l’insécurité dont on nous rebat les oreilles ? Bien au contraire, avec ladite mondialisation, l’OMC… les patronats sont plus que jamais certains d’imposer les salaires qu’ils veulent, de payer l’impôt qu’ils veulent (voir les Google, CAC 40, Microsoft, Facebook… qui payent des impôts de petits épiciers !), de se domicilier fiscalement là où ils veulent (révélations des Panama Papers et autres Snowden…). Le grand capital, donc les entreprises, les banques… contrôlent (sinon constituent) les gouvernements et les États.

Sous prétexte de «marchés» et de «concurrence», ce ne sont que les oligopoles qui organisent et imposent prix, quantités, salaires, âges de retraites, politiques fiscales… Ce sont même eux qui sont derrière les guerres (les pétrolières pour tout ce qui se passe en Iraq, Lybie, Syrie, Darfour…), les conflits régionaux, les financements de «groupes terroristes» les uns contre les autres (minières internationales au Kosovo, dans les régions des Grands Lacs africains, en plusieurs recoins de l’Amérique du Sud…). Franchement, à part la propagande véhiculée par les médias (qui appartiennent le plus souvent aux mêmes «organisations» dont je parle, où à des intérêts privés), je ne vois pas où est l’incertitude pour l’entreprise capitaliste d’aujourd’hui. Jamais les patronats et actionnaires n’ont été aussi puissants et «en contrôle», et jamais par contre, le salariat et la nature, n’ont été aussi menacés et aussi incertains de ce que demain sera fait pour eux.

Par ailleurs, le succès et la prolifération galopante des Business economics schools et des Business administration schools dont les lauréats se retrouvent aussi, et de plus en plus, détenteurs de hauts postes de décisions au sein des gouvernements, font en sorte que les «environnements» et espaces nationaux / internationaux ne soient plus que fleuves tranquilles pour les faiseurs d’argent de tout acabit et de toute taille.

MCA : Qu’est ce qui était prévisible hier et ne l’est plus aujourd’hui?

OA : Dans la droite ligne de ce que je dis plus haut, ce qui était prévisible «avant» (pour moi avant la prétendue mondialisation et son inséparable idéologie néolibérale), c’était le rôle prépondérant des États et des lois et règles économiques qu’ils imposaient ; c’étaient les places et rôles des institutions de services publics ; c’était la garantie du travail – en tant que «droit» et non «privilège»- et de la vie en dignité pour tout citoyen ; c’était l’instruction gratuite et égale pour tous ; c’était la surveillance et le contrôle des prix ; c’était – sauf circonstances exceptionnelles- la sécurité de l’emploi que ce soit dans le privé ou le public ; c’était le paiement de la juste part de l’impôt attendue de tous ; c’était le rôle impartial et bienveillant de l’État envers les plus faibles… C’était un peu tout cela qui était du domaine du «normal» et du prévisible, qui a prévalu du temps de ce que l’on dénomme «État providence» et qui accompagnait les fameuses «trente glorieuses».

Hélas, avec la fin de l’euphorie du délire de la «croissance sans limites» qui ont accompagné le Plan Marshall et les trente glorieuses, États providences et prévisibilités raisonnables se sont évanouis au profit de la dictature du dieu «Marché». Marché qui, lui, éliminant toute forme de «prévision – planification» (dites contraires et intolérables obstacles à la «saine libre concurrence»), inaugure le règne de l’idéologie néolibérale, du laisser-faire absolu, de la «loi de la jungle» où tous les coups sont permis pour s’enrichir et où l’enrichissement des riches est devenu synonyme de bonheur des sociétés.

Donc ce qui est devenu, de mon point de vue, le plus imprévisible en ces temps de néolibéralisme triomphant, c’est le sort réservé aux travailleurs, à l’intégrité de la nature, à la survie des plus faibles, à la continuité même de la vie sur cette terre. Il suffit de voir des General Motors et des Exxon «pesant» en chiffre d’affaires plus que le PNB de la moitié des pays Africains ; ou des Monsanto «brevetant-privatisant» pratiquement tout ce qui pousse, se sème ou se cultive sur cette planète, pour comprendre à quel point ce qui était prévisible hier ne l’est plus aujourd’hui. Qui sait combien de gouvernements ils font et défont à leur guise, y compris dans les pays dits développés ? Qui sait quelles «lois» ils imposent ou abrogent, et où, selon leurs intérêts du moment ? Partout l’argent a pris le pouvoir, et partout nul ne sait ce que cet argent veut aujourd’hui et ne voudra plus demain. Voilà le monde que le délire néolibéral et son ordre financier nous ont imposé : transformer, au plus vite et au maximum, tout ce qui existe sur notre planète en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour paraphraser Einstein, je dirai que ce qui devient de plus en plus prévisible par rapport à «hier», c’est «l’infinitude de deux choses : l’Univers et la bêtise humaine… quoique pour l’Univers on ne soit pas sûr».

MCA : Face à cette croyance d’incertitude, les organisations adoptent un comportement «court-termiste», sont-elles en train de favoriser l’instabilité de l’environnement?

OA : Bien entendu, les horizons temporels des entreprises deviennent de plus en plus raccourcis. Mais il convient de comprendre que c’est une sorte de cercle vicieux qui s’installe : ce sont les entreprises et organisations multi ou transnationales qui «font» en quelque sorte, les environnements dans lesquels elles évoluent elles-mêmes, par le simple fait du «poids» économique qu’elles pèsent à l’échelle planétaire. Du fait de ce «poids», elles imposent sur des années à l’avance, les prix des matières de base, les salaires, les niveaux d’emplois… Mais comme elles se livrent (en un monde où la décroissance généralisée prend de l’ampleur et où les taux de profits sont en constante baisse tendancielle) une féroce guerre de compétitivité – c’est-à-dire des coûts et des prix-, elles s’obligent elles-mêmes à être tout le temps sur le «mode provisoire», prêtes à déménager, à délocaliser, à cruellement restructurer, à inhumainement licencier… dès que la moindre «baisse de compétitivité» (comprendre «baisse de rémunération des actionnaires») pointe son nez.

Le «court-termisme» est alors LA stratégie de rigueur : il faut être prêt, d’un jour à l’autre, à vite changer de main d’œuvre, à vite tout relocaliser là où la main d’œuvre est moins coûteuse, là où les matières premières sont plus accessibles… De leur côté, les États et gouvernements contribuent largement à ce jeu en offrant (comme l’a récemment annoncé par exemple David Cameron avec la promesse d’impôts sur les profits d’entreprises, nettement en dessous de ceux de la France) des conditions de travail, de salariat, de fiscalité, de contraintes environnementales… plus «compétitives». Les organisations se tiennent alors constamment en alerte, à l’affût de la moindre annonce du genre, pour aussitôt se relocaliser. Tout cela contribue bien évidemment à accroître, accélérer le cercle vicieux «recherche de conditions plus compétitives – imposition de politiques de salaires, prix – fuite immédiate vers les lieux les moins contraignants – court-termisme».

MCA : Ne pensez-vous pas que les conséquences systémiques des modèles appliqués aujourd’hui dans le monde, rendent l’avenir prévisible car les désastres vers lesquels nous nous dirigeons en sont visibles et inévitables?

OA : Je suis l’un de ceux (rares il est vrai) qui répètent inlassablement depuis des décennies que le modèle néolibéral et sa mondialisation conduisent en toute logique et de façon inéluctable vers l’accélération exponentielle de l’exploitation des ressources de la planète, donc vers la destruction systémique et systématique de l’environnement et du salariat, considérés comme des «coûts» à constamment minimiser. Donc oui, absolument, la grande certitude et l’indiscutable prévisibilité que l’on peut avoir, c’est le saccage effréné de la terre et la paupérisation à grande vitesse des majorités des populations.

Ce que, comme vous le dites si bien, on peut observer à l’œil nu : les effets du réchauffement climatique, des déséquilibres d’écosystèmes entiers comme ceux des insectes polinisateurs ou des couches de corail, les effets de la décroissance des profits qui se traduit en masses toujours plus considérables de chômeurs, en quasi-continents frappés de misère endémique, en millions de «migrants» fuyant une mort pour une autre, en multiplication de guerres et conflits… Bref, la seule chose qui est en hausse constante et fort bien prévisible, en ce monde néolibéral, c’est l’ampleur des calamités qui affectent l’environnement et les communautés humaines.

MCA : En période de crise, des organisations disparaissent et d’autres naissent, n’est-ce pas une preuve que c’est une question d’adaptation à l’environnement?

OA : On peut en effet dire cela. Cependant il est un problème gravissime qui peut nous échapper si on n’y regarde pas de plus près : les «crises» qui se succèdent deviennent plus fréquentes, plus rapprochées, plus nombreuses, polymorphes (finances, économie, environnement, populations, inégalités, conflits endémiques…), mais aussi et surtout plus graves et plus destructrices.

Donc le grand problème n’est pas la capacité ou non à développer des stratégies «d’adaptation», mais plutôt «comment faire face» et «comment se sortir» de crises à échelles de dévastations toujours plus élevées. Il finira par en arriver une à laquelle rien ne pourra survivre, ou presque, tout simplement. La «solution» est donc toute autre : inverser radicalement notre conception de la nature, de la société, de l’économie… : passer hyper-urgemment à une conception-façon d’agir qui mette, une bonne fois pour toutes, l’économie au service de la société et de la nature et non le contraire !

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